Le soleil vient à peine de se lever sur Bukavu lorsque Joëlle Buhendwa commence sa journée. Autour d'elle, des sacs remplis d'épluchures de légumes, de restes alimentaires et d'autres déchets organiques s'accumulent. Une odeur de matière en décomposition flotte dans l'air. Là où beaucoup détourneraient le regard, elle s'approche, ouvre un sac et examine son contenu avec attention.
Pour cette jeune entrepreneure, ces déchets ne sont pas un problème à éliminer. Ils sont la matière première d'une solution qu'elle espère voir changer l'agriculture locale.
« Beaucoup de personnes voient les déchets comme quelque chose de sale, sans valeur. Moi, j'y vois une ressource », dit-elle en souriant.
À la tête d'ASTIFERME, Joëlle a choisi une voie peu commune : transformer les déchets organiques en engrais grâce à l'élevage des mouches soldats noires. Un pari audacieux dans une ville où les déchets finissent souvent dans les caniveaux, les dépotoirs ou au bord des routes.
Là où les déchets reprennent vieDans son espace de travail, le ballet est bien rodé. Les déchets collectés dans les ménages sont d'abord triés avec soin. Les matières biodégradables sont ensuite utilisées pour nourrir des milliers de larves de mouches soldats noires.
À première vue, le processus peut surprendre. Pourtant, derrière ces insectes se cache une véritable petite usine naturelle. Les larves décomposent rapidement les matières organiques. Au fil des jours, elles produisent une matière riche qui sera transformée en fertilisant pour les champs. Joëlle observe chaque étape avec attention. Elle connaît l'importance du moindre détail.
« Si les déchets sont bien triés et bien traités, on obtient un produit de meilleure qualité pour les agriculteurs », explique-t-elle.
Au milieu des bacs de production, sa passion est palpable. Lorsqu'elle parle de son activité, son regard s'anime. Plus qu'une entreprise, ASTIFERME est pour elle une façon d'apporter une réponse concrète à deux défis qui touchent sa communauté : la gestion des déchets et la fertilité des sols.
Une réponse née des réalités du terrainAu fil de ses échanges avec les cultivateurs, Joëlle a constaté les difficultés auxquelles ils sont confrontés. Les sols s'appauvrissent, les rendements deviennent parfois insuffisants et le coût des engrais chimiques pèse lourdement sur les budgets de nombreuses familles.
C'est dans ce contexte qu'elle croit au potentiel des engrais organiques.
« Ils favorisent la croissance des plantes, améliorent le développement foliaire et contribuent à restaurer la fertilité des sols », explique-t-elle.
Pour elle, chaque sac d'engrais produit représente bien plus qu'un simple fertilisant. C'est une occasion de redonner vie à des terres fatiguées tout en réduisant le volume de déchets abandonnés dans la ville.
Un combat quotidienMais la jeune entrepreneure est loin d'idéaliser son activité.
Chaque jour apporte son lot de défis. Les déchets arrivent souvent mélangés à d'autres matières qui compliquent leur valorisation. Le tri demande du temps et des moyens. La production d'engrais organiques nécessite également des volumes importants pour répondre aux besoins des agriculteurs.
Parfois, elle doit aussi convaincre.
Convaincre les ménages de trier leurs déchets. Convaincre les agriculteurs d'essayer une alternative aux produits chimiques. Convaincre que ce qui semble être un rebut peut devenir une richesse.
« Nous devons continuer à sensibiliser. Beaucoup de personnes ne connaissent pas encore les avantages des engrais organiques », souligne-t-elle.
Transformer les regardsEn observant Joëlle évoluer parmi les bacs de compostage et les larves, on comprend que son travail dépasse largement la simple production d'engrais.
Elle cherche aussi à changer les mentalités.
À montrer qu'un déchet n'est pas forcément la fin d'une histoire, mais parfois le début d'une autre.
Dans une ville où la question de la gestion des déchets reste un défi majeur, elle imagine un avenir où les ménages trieraient systématiquement leurs déchets et où les agriculteurs auraient davantage accès à des fertilisants locaux et durables.
Pour l'instant, le chemin est encore long. Mais chaque collecte, chaque sac transformé et chaque champ fertilisé rapproche un peu plus Joëlle de cette vision.
Et tandis que d'autres voient dans les déchets une nuisance, elle continue d'y voir des opportunités, de la vie et, surtout, un avenir plus vert pour Bukavu.
Jean Iragi - Green Impact Media